8 décembre 2022
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Séminaire de l’Observatoire à New York – 14 novembre 2022

L’Observatoire Boutros-Ghali du maintien de la paix a organisé le 14 novembre 2022 à New York, au siège des Nations unies, une journée de séminaire en présentiel sur le thème « Entre chapitre VIII, Missions politiques spéciales et OP multidimensionnelles : Une nouvelle voie pour les OP onusiennes ? » Cet évènement, s’est intéressé aux alternatives qui pourraient compléter à l’avenir les opérations de paix multidimensionnelles, voire même s’y substituer.

Cette journée s’est découpée en deux parties et a été en premier lieu l’occasion de commémorer le centenaire de la naissance de l’ancien Secrétaire général Boutros Boutros-Ghali, né le 14 novembre 1922.

La journée du 14 novembre s’est poursuivie par la tenue d’un séminaire de réflexion sur l’avenir des opérations de paix, et en particulier de la complémentarité potentielle entre les OP multidimensionnelles telles que nous les connaissons, un recours plus fréquent au Chapitre VIII de la Charte des Nations unies (induisant une implication croissante des organisations régionales et sous-régionales) et les missions politiques spéciales onusiennes, dont le travail est plus axé sur la prévention et la désescalade des conflits et également superviser les activités de consolidation de la paix à plus long terme. Ces débats s’inscrivaient dans la continuité des échanges organisés à Kinshasa en mai 2022 lors d’une journée de séminaire dédiée aux enjeux de l’externalisation des OP et du rôle joué par les organisations sous-régionales africaines dans le renforcement du maintien de la paix sur le continent.

Pour ce faire, l’Observatoire Boutros-Ghali a réuni des invité·e·s de haut niveau : acteurs·ices onusien·ne·s du maintien de la paix, représentant·e·s d’organismes régionaux tels que l’Union Africaine, chercheur·e·s spécialisé·e·s et professionnel·le·s du secteur militaire qui sont intervenu·e·s lors de cette journée. 

Ce séminaire s’est déroulé en français et sur invitation. 

Retrouvez ici le synopsis, le programme détaillé et l’ensemble des intervenant·e·s.

Résumé du séminaire

La journée du 14 novembre s’est poursuivie par la tenue d’un séminaire de réflexion sur l’avenir des opérations de paix, et en particulier de la complémentarité potentielle entre les OP multidimensionnelles telles que nous les connaissons, un recours plus fréquent au chapitre VIII de la charte (induisant une implication croissante des organisations régionales et sous-régionales) et les missions politiques spéciales onusiennes, dont le travail est plus axé sur la prévention et la désescalade des conflits et également superviser les activités de consolidation de la paix à plus long terme. Ces débats s’inscrivaient dans la continuité des échanges organisés à Kinshasa en mai 2022 lors d’une journée de séminaire dédiée aux enjeux de l’externalisation des OP et du rôle joué par les organisations sous-régionales africaines dans le renforcement du maintien de la paix sur le continent.

  • Panel 1 : Le leadership de l’ONU à l’épreuve des crises complexes

Modéré par Solène Jomier, de l’équipe de l’OBG, le premier panel abordait les enjeux relatifs au leadership de l’ONU, c’est-à-dire sa capacité à fédérer, réunir et pousser ses membres à agir de concert en faveur de la paix et de la sécurité ; une capacité mise à mal ces dernières années à plusieurs niveaux. L’objectif des différentes interventions était justement d’établir un bilan des difficultés à trois niveaux : au sein du CSNU, au sein des instances décisionnelles annexes telles que le C-34, et sur le terrain.

L’intervention du Professeur Lise Howard, de l’université de Georgetown, visait dans un premier temps à examiner les enjeux relatifs au leadership au sein du CSNU. En son absence pour des raisons familiales, les éléments clés de sa présentation ont été évoqués par Michel Luntumbue. Il s’agissait surtout de mettre en avant la corrélation historique entre le consensus du CSNU autour du mandat défini pour une mission de paix et la réussite de cette dernière. Sans être une explication unique ou exhaustive au succès de certaines missions dans l’histoire, cette tendance souligne en tout cas un aspect important du maintien de la paix : le consensus a un pouvoir de légitimation des missions internationales. Les difficultés actuelles que rencontrent certaines missions sur le terrain (tensions avec les états hôtes, avec les populations) sont en corrélation avec les tensions qui marquent ces dernières années les relations au sein du CSNU, et particulièrement entre les P5. Elles ne sont donc pas une surprise à l’heure de difficultés au cœur de l’organe décisionnel principal en matière de paix et de sécurité, sans pour autant trouver leur seule source dans celles-ci.


Omar Kadiri, représentant adjoint du Maroc auprès des Nations unies, intervenant en lieu et place de son Ambassadeur Omar Hilale, a pour sa part évoqué les enjeux décisionnels au sein du Comité C-34 sur les opérations de paix. Le Maroc, qui s’appuie sur une expérience de longue dans les OP, agit comme porte-parole du mouvement des non-alignés au sein de cet organe onusien. Si les membres du C34 jouent un rôle essentiel en fournissant des recommandations stratégiques et des orientations au secrétariat et aux pays fournisseurs de troupes, leurs échanges sont marqués ces dernières années par un recul du consensus traditionnel et des difficultés croissantes à dépasser les différends, estime Omar Kadiri. La recherche d’un compromis toujours plus délicat pourrait se faire au détriment de la faisabilité des mandats. Des mandats clairs, réalistes et réalisables, sont pourtant fondamentaux pour la réussite des missions, auxquelles on confie parfois un éventail trop large de tâches pas assez définies (mandats « Christmas Trees »). Pour répondre à ce défi décisionnel, le représentant marocain insiste sur l’importance d’une approche bottom-up, en particulièrement via le renforcement de la coopération triangulaire entre pays contributeurs de troupes, le secrétariat et le CSNU. Celle-ci est garante d’un dialogue informel honnête et constructif au service de l’efficacité des OP.

Naomi Miyashita, responsable de la gestion du projet pour lutter contre la désinformation au sein du Département des opérations de paix, a pour sa part évoquer les difficultés relatives aux nouvelles évolutions numériques et leurs conséquences pour les missions sur le terrain. L’émergence de nouveaux outils de communication (NTIC, réseaux sociaux) est instrumentalisée par des acteurs malintentionnés souhaitant décrédibiliser les OP. Ces nouvelles campagnes de désinformation/mésinformation effritent la réputation des missions et affaiblissent leur capacité à faire consensus auprès des pays-hôtes et des populations. S’il existe une insatisfaction légitime et organique à l’égard du maintien de la paix, les campagnes de désinformation exploitent, déforment et amplifient cette dernière. Dans certains cas, les fausses accusations ainsi formulées peuvent mettre en péril la sécurité même des casques bleus. Pour répondre à ces nouveaux risques, Naomi Miyashita estime qu’il faut marteler les valeurs fondatrices du maintien de la paix, « expression ultime de la solidarité internationale et du multilatéralisme », mais aussi de tirer les leçons des dernières missions et de leurs difficultés à instaurer une paix durable et la sécurité dans les pays où elles sont déployées.

Retrouvez gratuitement l’enregistrement complet de ce panel à ce lien

  • Intervention de Jean-Pierre Lacroix, secrétaire général adjoint aux opérations de paix : « Perspectives d’avenir : le maintien de la paix des Nations unies et les organisations régionales »

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  • Panel 2 : La Montée en puissance des forces régionales

Animé par Michel Luntumbue, de l’OBG, ce panel examine l’actuelle montée en puissance des forces régionales, désormais considérées comme des ressources utiles, alternatives, complémentaires aux opérations de paix multidimensionnelles onusiennes.

Pour entamer cette discussion, le conseiller militaire du Département des opérations de paix (DPO), le général Birame Diop, a rappelé l’importance pour le maintien de la paix de constamment se réinventer et d’imaginer des solutions innovantes, face à des difficultés de plus en plus aiguës. En particulier, il souligne le processus en cours de régionalisation des conflits, qui ne se restreignent plus aux limites frontalières d’un seul État mais s’étendent bien au-delà ; une réponse collective structurée est donc nécessaire afin d’apporter une réponse adéquate à ce changement fondamental. Birame Diop met en avant les multiples cadres et principes légaux qui définissent d’ores et déjà les conditions de l’implication des organisations régionales et sous-régionales dans le maintien de la paix. Il souligne les principaux atouts de l’implication de forces régionales : consentement plus probable des partis au conflit, délai de réaction plus court, complémentarité des capacités robustes régionales avec le travail onusien de construction de la paix (interopérabilité). Ces forces sont aussi plus susceptibles d’avoir une connaissance précise du terrain et des enjeux conflictuels locaux tout en bénéficiant d’une reconnaissance, d’une crédibilité et d’une légitimité meilleures auprès des pays hôtes et des populations.


Le chercheur Paul Simon Handy, de ISS Africa, retenu pour des raisons de santé à Addis-Abeba, est ensuite intervenu via un message enregistré. Il s’intéresse d’abord aux défis et facteurs limitatifs de la MINUSCA et de son déploiement en RCA, soulignant en particulier la difficulté de naviguer un terrain instable marqué par la présence non pas d’une force régionale africaine, mais du groupe de sécurité privé Wagner. De manière plus générale, la prolifération de forces armées, souvent non-étatiques, voire terroristes, complexifie les perspectives de processus de paix, et fait peser l’incertitude et l’instabilité sur la mise en place de possibles accords de paix. Pour y répondre, l’émergence de forces régionales n’est pas une surprise. Mais elle témoigne en soit d’une contradiction : la volonté d’une prise en main par les africains des enjeux sécuritaires qui touchent leur continent ; et les carences de l’architecture actuelle de sécurité établie au niveau de l’UA, l’APSA. Sur ce dernier point, Paul Simon Handy estime que l’APSA a donné la priorité à la défense collective, au détriment de la sécurité collective – une priorisation qui pourrait s’étendre à un maintien de la paix régionalisé. S’intéressant à l’implication des pays riverains dans un conflit, désormais actée comme un principe, il pointe du doigt le manque de données concrètes et d’études examinant les conséquences d’une telle implication ; des données pourtant nécessaires afin de mieux comprendre l’impact et les risques associés.

Pour compléter ce panel, Bruno Mpondo Epo, Directeur affaires politiques auprès de la MINUSMA, évoque les difficultés particulières du maintien de la paix au Mali, et confronte l’hypothèse du déploiement d’une force régionale dans le pays. Une telle force pourrait-elle s’inscrire dans les principes fondateurs du maintien de la paix onusien, tels que le consentement des partis, la nécessité d’impartialité, l’usage de la force uniquement en situation de défense du mandat ou de danger imminent ? l’orateur estime que la question reste en suspens dans le cas du Mali. Une relecture et mise à jour de ces principes est essentielle à ses yeux afin de définir les conditions et règles de déploiement tant des forces régionales que celles actives dans le cadre des OP multidimensionnelles classiques. Au-delà de cette interrogation, il souligne aussi que les forces régionales ne seront pas exemptes d’autres problèmes déjà présents, tels que les risques liés à la désinformation, l’usage croissant des drones et des engins explosifs improvisés (EEI), et l’internationalisation des conflits internes. D’autres problématiques pourraient venir s’ajouter à ce cocktail explosif, comme par exemple le recours à des armes bactériologiques, l’utilisation d’Ebola comme arme de guerre ou la cybercriminalité. Forces onusiennes ou forces régionales seront confrontées aux mêmes difficultés, fondamentalement liés à l’environnement dans lequel opère la mission. Le défi de fond pour Bruno Mpondo Epo est d’adapter les missions aux réalités de ce terrain. Il appelle également à renforcer les capacités des organisations régionales et sous-régionales en matière de prévention et de médiation des conflits ou bien à redonner le leadership des négociations aux experts de l’ONU si besoin.

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  • Panel 3 : Les défis et besoins des missions politiques spéciales

Pour conclure cette journée d’échanges, Michel Luntumbue a animé un dernier panel examinant le possible recours accru aux missions politiques spéciales afin de renforcer le rôle politique de l’ONU au sein de la résolution des conflits.

Dans une intervention enregistrée, Huang Xia, Envoyé spécial du Secrétaire général pour la région des Grands Lacs, présente le travail du bureau de l’Envoyé Spécial du SGNU pour la région des Grands Lacs. Il est revenu sur les enjeux de l’envoi d’une mission politique spéciale, rappelant qu’une telle mission doit pouvoir identifier sa propre plus-value et son avantage comparatif afin de s’inscrire en complémentarité des capacités et efforts mis en place par d’autres acteurs régionaux et sous-régionaux. Ce délicat calibrage a donné naissance en 2020 à la stratégie des nations unies pour la consolidation de la paix, la prévention et le règlement des conflits dans la région des Grands Lacs. Rappelant la taille plus modeste de son bureau en comparaison des plus larges opérations de paix déployées sur le terrain, Huang Xia souligne le défi de répondre sur la base de ces moyens aux ambitions et aux attentes des multiples acteurs de la région. In fine, l’efficacité de ce type de mission dépend de la disponibilité et de la bonne volonté de ses interlocuteurs. Huang Xia conclut en rappelant la primauté des solutions politiques pour répondre à des problèmes politiques et l’importance des outils de médiation onusien en la matière. 

Ahmedou Ould Abdallah, ancien envoyé spécial des Nations unies en Afrique de l’Ouest, s’est appuyé sur une riche carrière diplomatique onusienne pour évoquer les enjeux relatifs aux missions politiques spéciales. Il estime que ce type de mission peut être tout aussi efficace qu’une OP, tout en nuançant que sa capacité reste dépendante des priorités définies par son envoyé spécial ou bien même le SGNU. Il faut donc une approche au cas par cas, afin de déterminer si la présence de troupes armées est utile ou si le déploiement d’observateurs civils répond déjà au besoin identifié. La prise en compte des enjeux économiques et de développement est également essentielle, en particulier dans le cas de conflits qui s’inscrivent durablement dans le temps, susceptibles de s’autoalimenter via un effet d’escalade et de complexification des crises. Afin d’éviter ces écueils, l’ancien envoyé spécial défend l’importance d’une réaction politique rapide de la communauté internationale à l’orée d’une crise politique nationale, mais aussi la nécessité d’accorder les diapasons avec les acteurs institutionnels régionaux, les états influents de la région et les pays riverains.

Réagissant à ces propos, Jean Francis Jo Epoko, directeur par intérim de la division Afrique de l’Ouest au sein du Département pour les Affaires politiques et la consolidation de la paix (DPPA), s’est inquiété des risques relatifs à la montée en puissance des groupes armés dits non-traditionnels, tels que les groupes terroristes, affirmant qu’une action militaire et sécuritaire reste la réponse principale à donner à ce type de menace ; à défaut un vide sécuritaire s’installerait au profit de ces groupes. Il insiste sur la nécessité de mettre à disposition des moyens bien plus conséquents pour répondre aux crises qui marquent le continent africain, qui compte aujourd’hui 1,4 milliards d’habitants, dont 70% de jeunes. Maintenir la centralité de l’ONU dans la résolution des conflits et la paix sur le continent passe par cette prise de conscience et l’effort financier qui en découle.

Renato Mariani, chef d’unité, Policy Planning Unit, Policy and Mediation Division au sein du DDPA, rappelle que mai 2023 marquera les 75 ans de la création des missions politiques spéciales en tant qu’instrument des Nations unies. Actuellement, l’ONU déploie une quarantaine de MPS à travers le monde, sous des formes et des mandats très diversifiés, souvent établis au cas par cas. Pour lui, la force de ces missions réside dans l’absence de troupes car elles sont placées sous l’égide du chapitre VI. Alors que l’ONU peine de plus en plus à trouver un consensus, il est probable que le Conseil ait plus souvent recours à ces missions non-militaires.

Jean Francis Jo Epoko, directeur par intérim de la division Afrique de l’Ouest au sein du DPPA, a ensuite évoqué les besoins spécifiques de ces missions au sein du contexte spécifique de l’Afrique de l’Ouest. Celles-ci travaillent étroitement avec les autres organes onusiens, telles que les OP et les missions politiques régionales (UNOWAS), afin de promouvoir la cohésion de la réponse internationale et régionale.  Elles travaillent aussi en soutien aux acteurs diplomatiques régionaux, ce qui pose la question du niveau de collaboration avec ces dernières. Celles-ci ne partagent pas toujours les mêmes appréciations que les bureaux onusiens, ce qui rend la position des MPS délicate. Par ailleurs, l’orateur insiste sur l’importance de travailler avec les sociétés civiles dont la contribution est fondamentale dans la mise en place des mandats respectifs ; mais dont l’implication peut entrer en conflit avec la souveraineté des états hôtes et donc causer des tensions entre l’ONU et des gouvernements locaux qui se sentent court-circuités. La question des financements est également importante, afin de donner les moyens aux missions, qu’elles soient des MPS ou des OP onusiennes ou forces régionales ; en particulier l’établissement de fonds prévisibles qui facilitent la capacité de planification et de projection.

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